13 juin 2010

La déroute de La Boudeuse

Le trois-mâts La Boudeuse est arrivé le 6 juin à Fort-de-France suite à l’abandon de sa circumnavigation missionnée par le gouvernement français.

La Boudeuse

Le barquentin avait quitté Fécamp en octobre dernier pour un périple s’étalant jusqu’en janvier 2012. Missionné par le Ministère de l’Écologie, de l’Énergie du Développement durable et de la Mer, ce voyage était une opération de communication promouvant l’action du ministère tout en étant destiné à “la sensibilisation du grand public au enjeux environnementaux”. À cette fin, des accords ont été signés avec différents médias comme l’Agence France Presse et le groupe France Télévisions, en vue d’assurer une couverture médiatique maximale aux tribulations de l’équipage de La Boudeuse.

Le commandant du voilier, Patrice Franceschi, qui a unilatéralement décidé de l’avortement de l’aventure, accuse le ministère de ne pas avoir tenu ses engagements de financement et déclare être contraint de se dérouter sur Fort-de-France afin de vendre le voilier pour couvrir un endettement qui s’élèverait à 400 000 euros.

Hier, 1er juin 2010 à minuit, il a été officiellement mis fin à la mission Terre-Océan du Grenelle de la Mer effectuée par le trois-mâts d’exploration La Boudeuse, capitaine Patrice Franceschi.

Cette décision intervient au vu de l’épuisement définitif de tout financement public ou privé pour la poursuite de la mission.

[…] Ce matin 2 juin à l’aube, La Boudeuse a quitté Caracas pour un dernier voyage vers les Antilles françaises à deux jours de mer. Le navire y sera mis en vente dès son arrivée afin de permettre le remboursement des dettes contractées pour la réalisation de la première partie de la mission.

Communiqué de presse de La Boudeuse, le 2 juin 2010.

Dans un communiqué de presse le même jour, le ministre Jean-Louis Borloo déclare “Je regrette sincèrement l’arrêt de cette mission scientifique et d’exploration pour laquelle je me suis personnellement engagé”, et le ministère affirme “avoir tenu tous ses engagements pour accompagner ce projet”. Il est précisé qu’“aucune demande de subvention de 500 000 € n’a été déposée auprès des services de l’État”.

Suite à ces déclarations, Patrice Franceschi accuse le ministère de mensonge dans un nouveau communiqué :

En ce qui concerne une éventuelle subvention auprès des services de l’État, il est inexact qu’aucune demande n’ait été faite auprès de ces services. Avant le départ de la mission en octobre 2009 et sur instruction du cabinet du ministre, une demande de 300 000 euros a été faite auprès de l’ADEME [Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie]. Elle est restée sans suite.

Trois mois plus tard, le ministre a décidé de porter cette dotation de fonctionnement à 500 000 euros, cette fois sur deux ans, et en date du 7 janvier 2010 en a donné instruction par écrit, toujours à l’ADEME. Instruction à nouveau restée sans effet à notre niveau.

Légèreté et inconséquence

Il est difficile de faire le partage entre les deux parties des responsabilités de ce fiasco, faute d’informations indépendantes, mais force est de constater l’égalité des camps en matière de légèreté et d’inconséquence.

D’un côté, le ministre a officiellement missionné le navire et son équipage avec une “lettre de mission” fort longue et aux exigences multiples, mais sans s’assurer du financement complet de l’opération, et surtout sans vouloir apporter aucun financement direct.

Les seuls engagements effectifs furent l’assistance de la Marine nationale, relevant du ministère de la Défense (fourniture de matériels, mise à disposition de marins et soutien logistique), et l’implication du ministre Jean-Louis Borloo “auprès des entreprises publiques et privées dans le but de les amener à participer à la mission du ministère”. Selon Patrice Franceschi, ces contributions de mécènes (EDF, RATP, Caisse des Dépôts, etc.) étaient loins du compte, le budget global étant estimé à environ 2,5 millions d’euros. Il semble un peu léger pour un ministère d’opérer une telle “commande” au nom de l’État, avec exigences précises de résultats, sans vouloir s’engager à débourser un euro.

De l’autre côté, Patrice Franceschi a engagé sa personne, son équipage et son navire dans une aventure sans plan de financement bouclé, sur la seule foi de vagues promesses peut-être mal comprises, un prétendu “engagement moral à arriver à boucler le budget” qui est contesté par l’autre camp. La Boudeuse a quitté Fécamp pour une navigation sans visibilité avec une caisse de bord presque vide. Ce comportement d’aventurier peut être vu comme inconséquent, ou, pour le moins, témoigne de la part de responsabilité du capitaine.

Un patrimoine à sauver ?

Enfin, Patrice Franceschi en appelle au public afin “que ne se délite pas davantage encore le patrimoine maritime national déjà l’un des plus ténus d’Europe”, expliquant que “La Boudeuse était l’un des très rares trois-mâts français encore existant et le seul au monde à naviguer sur toutes les mers du globe pour perpétuer l’esprit des grandes expéditions maritimes du Siècle des Lumières”. On peut cependant douter que La Boudeuse, qui n’a de français que son pavillon depuis 2003, puisse prétendre à faire partie du patrimoine maritime national.

On sait par ailleurs peu de choses sur ce navire, ce qui est embarrassant lorsque l’on se targue de faire partie du patrimoine à défendre ; le site Internet de La Boudeuse est indigent sur le sujet. Selon nos informations, l’actuelle Boudeuse aurait été construite sous le nom de Mari pour le transport du hareng en 1916 à Vlaardingen (Pays-Bas). Après changement du moteur et de la voilure en 1931, le caboteur est rebaptisé Sudersand. En 1942, la coque est allongée de 4,2 m et le gréement est supprimé. Vendu en Suède en 1946. Après rachat par l’association École de l’Aventure, il est reconditionné en 2003-2004 à Camaret. Il reste à La Boudeuse, lourdement transformée au fil des ans, à démontrer son intérêt patrimonial.

Le navire est mis en vente par A&C Yacht Brokers en Martinique pour un prix demandé de 2,5 millions d’euros.

Lettre de mission

Lettre de mission signée Jean-Louis Borloo

Lettre de mission signée Jean-Louis Borloo

Lettre de mission signée Jean-Louis Borloo

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